La vidéo arrétée, comme mémoire numérique.

Voilà maintenant bientôt dix ans que l'outil informatique est le médium que j'utilise pour mon travail artistique. J'ai pu ainsi suivre une partie de l'histoire du travail de l'image sur ordinateur ainsi que l'évolution de ces outils, qu'on commence à ne plus décrire comme les "nouvelles technologies".

Après diverses expériences de transfert de données numériques (images ou sons, parfois) sur bandes analogiques, sous formes d'animations vidéo-, photo-, ou rien-graphiques et numériques, les réalisations d'aujourd'hui sont une première approche synthétisant l'ensemble de ces techniques de production, dont le papier est le support final mais aussi le premier de la grande diffusion des idées.

Du point de vue technologique, le matériel utilisé pour la saisie et la transcription de ces images est simple et basique, du type de celui qui sert dans la bureautique. Tous les récits, et divers moyens de communications passent depuis longtemps déjà par l'image. C'est, avant le mot écrit, le premier système de représentation des sentiments humains, sur un support solide. Aujourd'hui si elle (l'image) est incontournable, extrêmement envahissante, il n'est naturellement plus possible de s'en éloigner, de s'en échapper.

L'appareil photo numérique pourvu d'un petit écran digital qui prend le rôle de l'objectif de visée, dans lequel on peut voir sous un aspect vidéographique, ne permet, par sa fonction même, que d'arrêter, enregistrer et numériser une seule de ces images, instant choisi, en mouvement. Petit et d'une utilisation très aisée, il peut être utilisé dans n'importe quelles conditions sans préparation compliquée. Il permet à son utilisateur de ne donner à voir qu'une information choisie, concise et précise. Munie de cartouches de mémoire, il permet de prendre un grand nombre d'images (jusqu'à plusieurs milliers), de les visionner quasi instantanément et d'en faire une sélection par destruction sur le champ. Connecté à un ordinateur, ces images vidéo-arrétées sont stockées sur un même support numérique et peuvent être à nouveau travaillées, éventuellement aussi imprimées.

L'important dans ces vues est bien sur le sujet arrêté. Il est en général pris sans être informé de ma volonté de garder son image et entre alors dans un processus de mémoire active. Elle devient, sans être mise en scène, une icône de la vie. La colorisation, appliqué de manière uniforme sur l'ensemble de l'image, intervient avant l'impression, n'est réalisé que pour montrer et définir l'objet numérique et accentuer l'idée de l'altération organisée de la mémoire.

Elles sont une représentation du quotidien de tous les événements d'activité dans un monde de communication occidental moderne. Depuis le sommeil, jusqu'à l'amour physique. Vous pouvez ainsi voir des instantanés qui peuvent figurer dans l'environnement de son auteur, mais toucher aussi celui du spectateur. La vie d'un citadin au crépuscule du XXème siècle.

Aucun sens n'est foncièrement montré ou désigné dans ces portraits ou ces lieux. Il ne s'agit que de donner des souvenirs, avec un ton en général assez joyeux, "Happy", "Laïlaïlaï", pour ne pas oublier que la séparation, la rupture, la disparition, sont toujours proches. La vie est le seul bien sacré que nous possédions, pour un court instant.

Par ma circulation dans la ville de manière intentionnelle, je suis constamment en recherche du réel à saisir. Il me faut rester en éveil, toujours, pour capturer le mouvement ou l'action. Dans cette attente, je me mets en poursuite du "bug" dans le flot de la ville. Le bug est l'élément qui dégage, est le révélateur des forces actives qui se percutent, comme des électrons, et sont à l'origine même de la vie.

Il m'est donc important de montrer ces fragments précieux sous tous leurs aspects, de la vie à la mort. Les longs moments banals et sans importance, parfois agrémentés d'un instant extraordinaire.

Le regard que je tente de vous donner, pour vous faire découvrir que n'importe quelle fade déambulation dans le temps, peut être sujet à une révélation heureuse. Le trajet du matin pour aller travailler, au milieu des odeurs nauséabondes de la ville, alors qu'elle est encore largement endormie, peut révéler des croisements magiques que je veux saisir pour les exacerber et les rendre à ceux à qui elles appartiennent. Souvent, ces images retournent par ma volonté à leur propriétaire sentimental, celui qui a participé à donner un meilleur moment à la vie. Ce geste est d'autant plus naturel qu'il est rare, voire quasi inexistant, que mes "partenaires" sachent qu'une image ait été saisie, et s'ils le savent, ne connaissent jamais son contenu, ni son résultat.

Par extension, il n'est pas rare que des inconnus traversent le champ de la caméra et y soient codés. Vous qui traversez ce site, inconnus ou reconnus, participez à la vie de ces personnages, ces lieux que vous allez voir, revoir ou découvrir.



Sincèrement,



EdMole

ps : les images que vous pouvez voir sur "perpho" ne sont qu'une faible partie des 8000 clichés saisis ces dix derniers mois, particulièrement depuis le 20 mars lors de la fête de l'internet. De cet ensemble près de 500 tirages ont été effectués, visibles et exposables,


sept' 98.



[Pourquoi - Comment - Où]

[28/02/97] - [19/04/97] - [21/04/97] - [08/11/97] - [19>22/04/98]

[PERPHO]